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Scripto. Histoire du graphisme avant la modernité

Ch. 1. La sédentarisation (partie 1)

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Le graphiste, le designer graphique, le typographe semblent apparaître avec la notion toujours complexe de modernité, en tous cas avec le mouvement d’une industrialisation plus consciente d’elle-même. C’est ce que soutient le grand défenseur de la modernité, l’historien de la typographie Robin Kinross, lorsqu’il situe les débuts de la « modern typography » au XVIIe siècle. Mais est-ce à dire qu’on ne puisse parler de graphisme avant l’institution de cette modernité et de cette pratique du graphiste, du « graphic designer », du typographe désignés en tant que tels ? C’est à cette question intempestive que veut s’attaquer Thierry Chancogne, enseignant et théoricien du graphisme, en tentant de repérer les moments de rupture de phase de l’histoire longue de cette discipline avant même qu’elle ne soit reconnue comme telle. Avec La sédentarisation – troisième épisode de cette série –, un premier récit de l’apparition de l’écriture au sens strict remarque que cette invention s’effectue, au Proche ou Moyen-Orient, en Méso-Amérique ou en Asie du Sud-Ouest, en même temps que ou conséquemment à ce que des préhistoriens ont appelé le Néolithique, soit l’âge de la sédentarisation de certains anciens chasseurs-collecteurs s’affirmant comme agro-pasteurs, mais surtout comme urbains.

La construction

Un premier récit de l’apparition de l’écriture – au sens de la consignation sur des supports techniques autonomes de certains aspects de la langue – remarque que cette invention s’effectue, au Proche ou au Moyen-Orient, en Méso-Amérique ou en Asie du Sud-Ouest, en même temps que ou conséquemment à ce que des préhistoriens ont appelé le Néolithique, soit l’âge de la nouvelle pierre (polie) et de la sédentarisation d’anciens chasseurs-collecteurs s’affirmant comme agro-pasteurs, mais surtout comme urbains. C’est-à-dire que sur un temps long qui échappe sûrement en partie aux strictes chronologies des pré- et protohistoriens, un certain nombre, vraisemblablement extraordinairement distincts, de modèles de subsistance et de systèmes symboliques relativement étanches les uns aux autres vont connaître globalement une évolution. Ce changement, sans doute variable géographiquement comme chronologiquement, qui connaîtra des paliers, des retours, finira par distinguer de plus en plus clairement des communautés économiques, sociales et symboliques d’hommes, de femmes, d’enfants et de leurs espèces compagnes. Certaines, plus ou moins nomades1, continueront à écrire leur environnement de façon plutôt éphémère en prélevant et en favorisant ses offrandes dans ce qu’on peut nommer une économie de prédation2 et ce que Marshall Sahlins a pu qualifier peut-être paradoxalement d’âge d’abondance3. D’autres développeront la configuration-domination de l’ordre des choses – y compris des autres modes d’existence de l’humanité –, en articulant ce qui est, ce qui s’offre. En inscrivant « ce qui naît » à leur convenance dans une économie déjà, de production, de réserve et d’exploitation. La constitution d’environnements assurément humains qui commence avec les premiers dispositifs symboliques et langagiers de la parure, de la sépulture, du rite, se poursuivra alors en structures centralisées, religieuses, politiques : en paysages agricoles de symbiose relative avec la nature et en constructions urbaines assez exclusives. Le fait d’écriture, toujours déjà là, deviendra de plus en plus manifeste, pérenne, monumental. Et c’est dans le contexte de cette intensification technique, idéologique, rituelle, sociale, que des situations d’activités pragmatiques de plus en plus collectives et spécialisées impliqueront l’écriture, au sens strict et réduit4 d’expression, de médiation et de mémorisation culturelle au sens large. Fig. 1 et Fig. 2 

La pensée qui se forme de nos souvenirs et de nos jugements est l’attribut que la Divinité a accordé à l’espèce humaine, non seulement pour la distinguer de toutes les créatures, mais pour lui donner les moyens de soumettre, avec l’expérience des siècles, la nature entière à ses lois, et de prouver sa haute origine […]5
M. Leclair

À cette évolution, on doit sûrement rapporter des raisons exogènes et endogènes6 intriquées. Des raisons d’adaptation aux conditions écologiques qui concentrent hommes et autres êtres vivants – y compris virus et bactéries – dans les régions préservées ou particulièrement favorables, avec ou sans évolutions climatiques décisives comme le réchauffement du début de la période néolithique. L’évolution intrinsèque des technologies sur un temps long de percolation, de dépôt, de stratification, avec, justement, l’invention de la pierre polie mais aussi celle de la céramique, de l’irrigation, de la fortification, de l’apprivoisement-domestication végétal et animal… amènera à des augmentations démographiques et, conséquemment, à plus de confrontation des groupes, des sociétés, à plus d’échanges, de frictions, de coopération, de mélanges, de violences, d’affection et de compétition. Une intensification de la puissance ou plutôt du pouvoir sur l’ordre des choses qu’on peut peut-être déjà appeler Anthropocène7 va aussi déployer sa sociologie et sa métaphysique symbolique de regroupements urbains : ses dispositifs de stockage, ses villages, ses cimetières, ses cités alliées et défensives, ses États pris entre solidarité et hiérarchie, communauté et rejet, culture et clôture, soumission et prestige, protection et hégémonie. Le polissage de la pierre augmente autant son efficacité fonctionnelle que la démonstration de la fragilité de son état de surface d’exception. Fig. 3

Durant les temps sans fin de la période glaciaire, l’homme n’avait pas vu fondamentalement évoluer son attitude vis-à-vis de la nature extérieure. Il était demeuré heureux de ramasser ce qu’il trouvait, même s’il avait énormément amélioré ses méthodes de prédation et de sélection. Peu après la fin de la période glaciaire, l’attitude de l’homme (ou du moins d’un certain nombre de communautés) envers son environnement a subi des changements radicaux qui ont entraîné des conséquences révolutionnaires pour l’espèce toute entière8.
Vere Gordon Chile

Les Calusas du sud de la Floride formaient une société divisée en classes, habitaient des villages qui pouvaient accueillir plus de 2000 personnes, construisaient des temples, maintenaient une armée qui assurait le paiement de tributs essentiels à un système hiérarchique de chefferies locales, et cette complexité sociale et ces rapports inégalitaires étaient nourris par une économie de chasse et de cueillette9.
Bernard Arcand

Les chasseurs-cueilleurs qu’est-ce que c’est ? Ce sont des peuples qui ne pratiquent aucune forme d’agriculture ni d’élevage. Donc ils tirent leur subsistance alimentaire uniquement de la chasse, de la cueillette de végétaux dits sauvages […] de la pêche ou du ramassage de coquillages, de mollusques, d’insectes. Avant la phase finale de la colonisation, c’est-à-dire avant 1890, en gros, c’était le cas de nombreux peuples : les Inuits, les Pygmées, au sud de l’Afrique les San, anciennement Bochimans. En 1788, au moment de la première colonisation, l’ensemble de l’Australie était exclusivement composée de chasseurs-cueilleurs avec les Aborigènes australiens. […] En Amérique du Nord on en a un ensemble assez important […]. La plupart de ces peuples sont aujourd’hui intégrés ou même clochardisés et ne mènent plus un mode de vie traditionnel. Je vous parle du mode de vie traditionnel tel qu’il était encore observable au xixe siècle avant la colonisation qui s’est soldée par des exactions, des massacres. Les chasseurs-cueilleurs, ils ne sont pas comme les agriculteurs qui sont habitués à être sédentaires et à payer des impôts. Quand le colonisateur arrive, ils continuent à payer des impôts. Le chasseur-cueilleur il est beaucoup plus libre. Il se promène. Il n’a pas l’habitude de payer des impôts et il a souvent été considéré comme un nuisible qu’il fallait exterminer10.
Alain Testart

Comme « les Cosaques, les Berbères, les Mongols et d’autres peuples de paysans nomades », les Roms ont toujours vécu sur les territoires des États, où ils forment « un monde dans un monde »11.
Lise Foisneau

[…] ce qui est dangereux dans cet intérêt frénétique pour la conquête spatiale, c’est qu’il symbolise un état de complète angoisse chez l’homme. Cette angoisse semble être causée par l’explosion de la population mondiale. D’une certaine manière, les vols spatiaux sont la réaction instinctive à ce problème12.
Carl Gustav Jung

On n’est pas sûrs que l’agriculture ou l’élevage soient forcément contemporains entre eux ni strictement contemporains de la sédentarisation, mais c’est en tous cas l’invention du temple et de la ville, c’est-à-dire de la construction manifeste, qui paraît décisive dans les imaginaires de l’avènement d’une mise au pas des puissances naturelles jusque-là indomptables, et, semble-t-il, des conditions de l’avènement de l’écrit-inscrit.

La princesse au regard sombre

Dans les mythes grecs anciens qui fondent notre culture occidentale devenue hégémonique en même temps qu’un certain mode relationnel de soumission du vivant, Minos, roi de Crète, est le fruit des amours de Zeus et de la princesse Europe que le roi des dieux a enlevée des rivages de Phénicie pour la ramener dans cette île du couchant Fig. 4. Europe, un nom de femme devenu un toponyme aux étymologies concurrentes et symétriques qui poursuivent ou engagent le mythe. L’une des sources de ce nom, de l’origine sémitique13 de la langue de la princesse Europe, est Ereb (la nuit, la terre du soleil couchant). L’autre, de l’origine grecque du divin séducteur et du pays hôte, est Eurṓpē, Εὐρώπη, de eurýs, εὐρύς (large, vaste, profond, qui s’étend, qui s’étend au loin) et ṓps, en grec ancien ὤψ (regarder en face, visage, regard, œil). Il n’est peut-être pas anodin dans cette histoire de points de vue que cette belle exotique aux grands yeux – du moins au regard profond peut-être simplement sombre – soit la cause de la transmission de l’écriture phénicienne Fig. 5 aux Grecs. Une forme de la langue qu’on doit voir avec les yeux pour l’entendre et qui est transmise, selon les récits, des Phéniciens aux Grecs par Cadmos14, le frère de l’ingénue parti en vain à sa recherche Fig. 6.

Et déjà Jupiter s’était défait de sa fallacieuse apparence de taureau. / Il avait avoué son identité et séjournait dans les campagnes du Dicté, / quand le père d’Europe, ignorant l’incident, ordonne à Cadmos / de rechercher sa fille enlevée. Puis, se montrant et pieux et criminel, / il ajoute qu’il le punirait de l’exil, s’il ne la retrouvait pas. / Après avoir parcouru le monde en tous sens (qui en effet pourrait / surprendre les amours secrètes de Jupiter ?), le fils d’Agénor, en exil, / évite sa patrie et la colère paternelle ; il consulte les oracles de Phébus / tel un suppliant, et cherche à savoir quelle terre il pourrait habiter. / « Tu rencontreras une génisse dans des champs déserts », dit Phébus, / « elle n’aura jamais subi le joug ni connu la charrue recourbée. / Prends-la pour guide, suis ta route et, dans l’herbe où elle se sera posée, / établis des murs que tu appelleras remparts de Béotie.» 15
Ovide

Pendant le séjour que firent en ce pays les Phéniciens qui avaient accompagné Cadmo, et du nombre desquels étaient les Géphyréens, ils introduisirent en Grèce plusieurs connaissances, et entre autres des lettres qui étaient, à mon avis, inconnues auparavant dans ce pays. Ils les employèrent d’abord de la même manière que tous les Phéniciens. Mais, dans la suite des temps, ces lettres changèrent avec la langue, et prirent une autre forme. Les pays circonvoisins étant alors occupés par les Ioniens, ceux-ci adoptèrent ces lettres, dont les Phéniciens les avaient instruits, mais ils y firent quelques légers changements. Ils convenaient de bonne foi, et comme le voulait la justice, qu’on leur avait donné le nom de lettres phéniciennes parce que les Phéniciens les avaient introduites en Grèce16.
Hérodote

Il semble donc raisonnable de poser l’hypothèse qu’une colonie de commerçants grecs originaires d’une des îles de la mer Égée et établie sur la côte syrio-phénicienne, ait appris les 22 lettres de l’alphabet auprès des ΦΟΙΝΊΚΗ [Phoinike (Phéniciens)] locaux, durant la période géométrique tardive, peut-être autour du milieu du viiie siècle [avant notre ère]17.
Lilian Hamilton Jeffery

On peut relever dans cette histoire édifiante les motifs incessants du bœuf, de la mort, de la généalogie et de la création technique de la cité Fig. 7. Zeus séduit la belle en se transformant en « un magnifique taureau blanc18 ». C’est encore un divin taureau immaculé, offert par Poséidon pour soutenir Minos dans son accession au trône de Crète, qui entraîne la malédiction du nouveau roi. Minos, troublé, peut-être comme sa mère, par la beauté de l’animal, ne peut l’immoler pour remercier Poséidon et choisit de tromper le dieu avec une autre bête. Poséidon se venge. Le Taureau divin dévaste la Crète. Pire, Pasiphaé, la femme de Minos, tombe envers lui d’un amour contre nature, rejouant l’épisode d’Europe sur un mode tragique, car elle enfantera le monstre Minotaure19. Selon certains récits c’est à nouveau un taureau qui tue, à Athènes, Androgée, un fils légitime de Minos, et entraîne le sacrifice de réparation de quatorze adolescents athéniens par l’homme-taureau tous les neuf ans20. Cadmos doit suivre, selon l’oracle de Delphes, une génisse et fondera là où elle se couchera – comme pour s’offrir à un sacrifice de fondation – une ville nouvelle, Thèbes, dans la contrée bien nommée de Béotie, « le pays des bovins21 ». Cadmos engendrera la généalogie plus ou moins maudite des Labdacides22 ou « rois boiteux » – dont Œdipe « aux pieds enflés » – pour faute contre les forces serpentines de la terre23.

On pourrait et, peut-être, on devrait reprendre ici à nouveaux frais la légende de Babel, cousine plus ou moins éloignée de cette construction de Thèbes aux chants et à la lyre d’Amphion24, en montrant comment la construction très humaine de la pierre, du chant, de la langue et de la tour architecturée est à nouveau, ou déjà, une offense lourde de conséquences faite à la Nature plus ou moins divinisée. On a déjà vu dans le mouvement précédent25 que tout discours et toute écriture, dans son sens général, impliquait l’idée d’un public et d’une construction pour les accueillir : en grec ancien, lógos signifie aussi bien parole que réunion, rassemblement ou encore travail d’agencement du maçon26. C’est l’ingénieux ingénieur Dédale27, inventeur de l’architecture, de la sculpture et de tant d’autres techniques, qui, après avoir conçu un costume de vache nuptial à Pasiphaé, construit le labyrinthe pour enfermer le fruit de ses amours illégitimes. Un labyrinthe qui est pour beaucoup l’image plutôt tragique de la première cité des hommes : « le palais aux détours inextricables » chanté par Virgile28 Fig. 8. Un labyrinthe que peut évoquer l’image des premiers villages connus. Comme l’agrégat plutôt géométrique et dépourvu de rues de Çatal Höyük29. Un empilement « agglutinant » des parallélépipèdes réguliers de maisons quasi identiques dont le toit équipé d’échelles de bois sert d’espace de déambulation et réserve une entrée plongeante.

Quel sens donner au fait que Dédale sera lui-même enfermé dans sa propre architecture où le Minotaure avait finalement été exécuté par un héros de passage Fig. 9 et que l’architecte ne pourra s’échapper de sa prison que par une nouvelle ruse et la perte de son fils ? Quel sens donner au fait que ce génie était en Crète, auprès de Minos, parce qu’il avait été banni d’Athènes pour y avoir éliminé son propre neveu qui commençait à le dépasser dans l’exercice de l’invention utile ? Deleatur, fondé sur la même racine que le nom, Dédale, du spécialiste des prothèses techniques, est en tous cas, au moins depuis les débuts de l’imprimerie, le signe délétère de la suppression des corrections d’épreuve30. Le δέλτος (déltos) est à la fois la tablette d’écriture grecque antique « taillée » dans le bois et l’écriture elle-même « entaillée » dans la pellicule de cire plus ou moins noircie qui recouvre ce bois Fig. 10.

Le site de Gomboré I à Melka Kunturé (Éthiopie), daté de 1,7 à 1,6 million d’années, a ainsi livré un cercle de pierres qui pourrait signaler l’emplacement d’une structure d’habitat, peut-être une hutte31.
Sophie Archambault de Beaune

Dédale inventa la hache, le vilebrequin, ce que les Latins ont appelé perpendiculum, que nous appelons nous le niveau ; la colle forte, l’usage de la colle de poisson, peut-être aussi la scie ; je dis peut-être, car les uns en donnent l’honneur à son neveu, & les autres à lui-même. Avec ces secours, doué d’un heureux génie & d’une adresse merveilleuse, il fit des ouvrages de sculpture & de serrurerie, qui parurent des prodiges aux Grecs d’alors : Doedalus ingenio fabræ celeberrimus artis32.
Denis Diderot

Le mythe du labyrinthe est-il la simple expression de la rencontre de la ruralité anglo-saxonne avec la vie urbaine ? Thésée – le tueur du minotaure – serait alors un de ces assurés et rudes membres des tribus parties depuis longtemps de leurs terres du nord du Danube, contraints d’admirer les cultures qu’ils rencontraient en Égée et, plus tard, à l’est de l’Indus33.
Jan Pieper

[Jocaste :] Toi qui, parmi les étoiles, ouvres ta route, / Perché sur ton char aux attaches d’or, Soleil, / Conduis, avec tes rapides coursiers, tes feux sous la voûte du ciel, / Quel rayon fatal as-tu lancé sur / Thèbes, le jour où Cadmos a mis le pied sur / Cette terre, après avoir quitté les rivages de la Phénicie ! / Il a épousé Harmonie, la fille de Cypris, et lui a donné / Un fils, Polydore, dont est né, à ce qu’on dit, / Labdacos, le père de Laïos. / On me connaît comme la fille de Ménécée / – Mon frère Créon est né de la même mère – / On m’appelle Jocaste ; c’est le nom que m’a donné / Mon père. Laïos m’a épousée ; comme ma couche / Restait stérile, alors que depuis longtemps il m’avait chez lui, / Il va interroger Phoïbos et lui demander, par la même occasion, / Des enfants mâles qui vivraient dans son palais. / Le dieu lui a répondu : « Ô prince de Thèbes aux beaux chevaux, / Ne sème pas d’enfants, contre la volonté des dieux, dans ton sillon ; / Si tu engendres un fils, ton enfant te tuera, / Et toute ta maison se noiera dans le sang.» 34
Euridipe

Le couteau

Fig. 11 Après Prométhée et Sigmund Freud, Michel Serres35 a voulu mettre en évidence l’association de la technique, de la civilisation et de la violence humaine. L’araire36 transperçant et dénudant la terre pour la sélection agricole peut se rapporter au couteau qui marque les limites de la ville, qui défait les organes et les organisations du vivant pour les sacrifices et les lectures théoriques Fig. 12. Théoriques, peut-être pas encore dans le sens d’une généralisation ou d’une modélisation abs-traite ou ex-traite – c’est-à-dire détachée, du moins décalée dans un espace consacré de représentation – du monde, mais au moins dans cette ancienne révélation magique des phénomènes visuels. Théoriques, du grec ancien thea (spectacle), peut-être theo (dieu), oros (qui observe) et enfin theôria (groupe d’envoyés à la consultation d’un oracle, à un spectacle religieux), peut-être à l’expression métaphysique d’un dieu, avant de devenir en latin theoria (recherche spéculative)37. Théoriques dans le sens divinatoire des apparitions de vols d’oiseaux, des configurations des organes cachés, des réactions des structures osseuses internes ou des exosquelettes à la marque du fer chauffé, ailleurs de la réaction du feu lui-même et des chairs qu’il brûle lors des sacrifices, des fulgurations du ciel38Fig. 13

C’est encore le couteau qui sépare et inscrit l’espace de la construction du temple – du grec temnein (couper)39. C’est le récit de la séparation d’une certaine culture devenue « haute » des confusions et des complexités luxuriantes du sauvage, c’est-à-dire de l’homme et de l’espace non maîtrisés de la forêt – en latin sylva. Un découpage, une partition qui trace les limites ordonnées des bien nommés temple et page, pagus, pays nu et dédié à un usage exclusif et intentionnel, support de l’articulation manifeste de l’inscription et de l’agri-culture. La pureté géométrique inscrite d’Apollon, dieu organisateur de l’espace, « découpeur », « dessinateur », fondateur des routes et des cités, se paie, comme l’a rappelé Marcel Detienne, du sang versé par le couteau40. Elle précède et en un sens permet Hermès, autre dieu des chemins et traducteur plus ou moins graphiste des dieux. On peut alors penser, d’une part à cette géométrie mésopotamienne-égyptienne Fig. 14 qui s’inscrit et permet le calcul de l’impôt du suzerain, de l’autre au montage des attributs de Saint-Luc, patron chrétien des peintres parce qu’il fut capable, selon les traditions orthodoxes, de peindre les apparitions de la Vierge à l’Enfant et dont l’emblème est le taureau ou le bœuf, symboles du sacrifice.

Nous voici sur le sol d’une contrée lointaine, sur les confins de la Scythie, au fond d’un désert inaccessible. Vulcain, c’est à toi maintenant d’exécuter les ordres que t’a donnés ton père. À ces rochers bordés de précipices tu vas enchaîner le criminel infâme, dans les nœuds d’un indestructible airain. Car le feu, ton apanage, l’instrument de tous les arts, c’est lui qui l’a dérobé, qui en a fait présent aux mortels. Qu’il subisse donc, pour un tel forfait, la vengeance des dieux ; qu’il apprenne à respecter le pouvoir souverain de Jupiter ; qu’il cesse de porter ce vif amour aux hommes41.
Eschyle

Le sacrifice animal originel remplaçait déjà un sacrifice humain, la mise à mort solennelle du père, et, lorsque le substitut du père recouvra sa forme humaine, le sacrifice animal a pu également se transformer de nouveau en sacrifice humain42.
Sigmund Freud

Ce « sauvage » [de l’Amazonie] se laissera même accompagner par vous derrière sa hutte […] surveiller les plantes […] qu’il a dû dérober au péril de sa vie à la sylve sauvage, à la sylve étouffante qui l’assiège. 43
Blaise Cendrars

L’agriculture naît de ce carré de base dont la rupture d’équilibre réalisée par l’expulsion, constitue un lieu de propreté, fondement originaire de toute propriété. Le premier qui, ayant enclos un terrain ou un champ, s’avisa d’exclure tout ce qui s’y trouvait fut le vrai fondateur de l’ère historique suivante44.
Michel Serres

Le paysage dans lequel l’histoire d’Apollon se raconte c’est celui d’une grande forêt primitive. […] Il faut s’ouvrir un chemin à travers ce monde. Il commence par défricher. Le mot qui veut dire « défricher » en grec, tizein, c’est aussi le mot qui renvoie à « construire », à poser solidement. […] C’est un défricheur qui entend poser des bases solides pour l’aménagement. […] Les chemins en Grèce vont être, sous le signe d’Apollon, les chemins construits sur lesquels on peut rouler en char. Les chemins […] [d’]un espace organisé, avec des frontières, d’un espace centralisé. Apollon se met en marche tout petit et il entend […] « construire un temple magnifique » […]. Il commence par se perdre dans cette forêt […] et il va vers le sanctuaire le plus important […] Delphes où il va se faire construire un grand temple, et dans ce temple, mettre la chose qui pour lui est la plus importante : la parole oraculaire. […] Quand il arrive dans sa maison de Delphes, qu’il l’installe, il a besoin d’officiants, de gens qui pourront le servir […] et à ces prêtres il va enseigner la manière de sacrifier […]. À la fin de l’hymne [homérique] il y a l’éloge du couteau45.
Marcel Detienne

C’est dans la configuration du meurtrier, et donc au plus près d’Apollon, qu’apparaissent les affinités gestuelles entre purifier, séparer et fonder46.
Marcel Detienne

En effet, quand une cité s’institue, elle ne s’institue pas sans autels, et sur les autels, qu’est-ce qu’on fait ? On fait peut-être des prières, mais on fait d’abord un sacrifice, souvent sanglant et souvent de type alimentaire47.
Marcel Detienne

THÉÂTRE n. m. est emprunté (mil. xiie s.) au latin classique theatrum « lieu de représentation » […] lui-même emprunté au grec theatron. Ce mot est dérivé de thea, « action de regarder », « vue, spectacle, contemplation », que l’on rapproche à l’intérieur de la langue grecque de thauma, « merveille » [→ thaumaturge] 48.
Alain Rey et al.

THÉORIE n. f. est emprunté (v. 1380) au bas latin theoria, « recherche spéculative », lui-même repris au grec theôria, « groupes d’envoyés à un spectacle religieux, à la consultation d’un oracle », ambassade, puis à partir de Platon, « contemplation, considération ». Le mot est dérivé de theôros, « spectateur », mais d’abord et surtout « consultant d’un oracle » et « assistant à une fête religieuse »49.
Alain Rey et al.

 […] Écrire pour pouvoir mourirMourir pour pouvoir écrire, mots qui nous enferment dans leur exigence circulaire, qui nous obligent à partir de ce que nous voulons trouver, à ne chercher que le point de départ, à faire ainsi de ce point quelque chose dont on ne s’approche qu’en s’en éloignant, mais qui autorisent aussi cet espoir : là où s’annonce l’interminable, celui de saisir, de faire surgir le terme50.
 Maurice Blanchot

Le moi qui entreprenait la transformation rationnelle du milieu humain et naturel se révélait comme un sujet essentiellement agressif, offensif dont les pensées et les actions étaient destinées à maîtriser les objets. C’était un sujet contre un objet. […] La nature (sa propre nature aussi bien que le monde extérieur) était donnée au moi comme quelque chose qui devait être combattu, vaincu et même violé51.
Herbert Marcuse

Les prêtres me dirent encore que ce même roi [Séstrosis ou Senousert Ier] fit le partage des terres, assignant à chaque Égyptien une portion égale de terre, et carrée, qu’on tirait au sort ; à la charge néanmoins de lui payer tous les ans une certaine redevance, qui composait son revenu. Si le fleuve enlevait à quelqu’un une partie de sa portion, il allait trouver le roi, et lui exposait ce qui était arrivé. Ce prince envoyait sur les lieux des arpenteurs pour voir de combien l’héritage était diminué, afin de ne faire payer la redevance qu’à proportion du fonds qui restait. Voilà, je crois, l’origine de la géométrie, qui a passé de ce pays en Grèce52.
Hérodote

Bibliographie

Ouvrages

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Autres

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